L’Allemagne, ein Modell ?

Aujourd’hui on entend parler du modèle allemand à toutes les sauces : politique, économique et sociale. Mais l’Allemagne est-elle vraiment un modèle pour la France ?

Mis à part le miracle économique allemand lors de la reconstruction en RFA, ce n’est que depuis peu que l’Allemagne est à nouveau un modèle économique pour l’Europe. Depuis le milieu des années 2000, elle gagne inexorablement en puissance économique et en influence politique. Au point qu’en 2013, avec son économie portée par l’excédent commercial, son Bayern de Munich qui écrase le football européen et Angela Merkel qui frôle la majorité absolue au Bundestag, tous les dirigeants de la Zone Euro font les yeux doux à l’Outre-Rhin. Il y a donc un véritable modèle allemand que tente de reproduire de nombreux voisins. Bien que son modèle économique soit le plus performant d’Europe, il est en même temps accoudé sur un modèle social qui pose de nombreuses questions.

A l’origine de l’Allemagne d’aujourd’hui, un contexte historique et économique particulier

     La réussite allemande et l’assise qu’elle a gagnée en Europe ne viennent pas de nulle part. Elles sont en effet les fruits de longues et douloureuses réformes structurelles qui datent des années 2000. Un petit retour en arrière pour mieux comprendre les enjeux de ces changements semble nécessaire.

Au début des années 2000, le chancelier allemand Gerhard Schröder est dans son deuxième mandat (1998-2002 et 2002-2005). Il est membre du SPD, le Parti Social-Démocrate et succède à 16 ans de gouvernement CDU, l’Union Chrétienne-Démocrate. En élisant le SPD, historiquement le parti des travailleurs et d’un socialisme réformateur, l’Allemagne s’attend à des réformes sécurisant l’emploi et augmentant les impôts pour favoriser les classes populaires en difficulté. En effet, la réunification ne s’est pas faite sans quelques contreparties, notamment financières. Helmut Kohl, le chancelier de l’époque, avait décidé que l’union des deux Allemagne devait se faire dans les meilleures conditions. Il avait pour cela défini un taux de change à l’Ostmark trop favorable — ce qui avait érodé la compétitivité allemande —, tout en empruntant des montants élevés (plus de 200 milliards d’euros en 1992), causant le dépassement régulier du déficit public des 3% du PIB. Conjointe à ces problèmes, la montée du chômage ne faisait qu’aggraver la situation, poussant le nombre d’inactifs à 5 millions en 2005. Contrairement à aujourd’hui, l’Allemagne d’alors était considérée comme « l’homme malade de l’Europe ».

 

Les réformes Hartz-Schröder, socle du modèle social allemand

Deuxième mandat, une position politique contestée, le chancelier Schröder ne peut trouver meilleur moment pour mettre en place des réformes économiques et sociales structurelles qui devraient marquer positivement son passage à la chancellerie. Mais ces dernières ne sont en aucune façon ce à quoi les Allemands s’étaient préparés ! En effet, au lieu d’être dans la ligne du parti, elles sont plus libérales que les plus récentes réformes d’Angela Merkel. Flexibilisation et compétitivité sont les mots d’ordre du rapport que le chef du gouvernement demande à Peter Hartz en 2003, alors directeur du personnel chez Volkswagen. Réputé pour son intransigeance et ses réductions de coûts dans l’industrie automobile, son passage au public sera pour lui l’occasion de modifier en profondeur le marché du travail allemand. Son rapport donnera lieu aux réformes Hartz-Schröder qui sont la colonne vertébrale de l’économie allemande actuelle.

     Ces réformes difficiles n’ont pas eu pour seul effet de redynamiser l’économie allemande et sa compétitivité. Elles ont aussi permis aux inégalités de s’exacerber et au seuil de pauvreté de bondir — dans le mauvais sens — pour passer de 10% en 2000 à 16 % en 2011. Comprenons bien que même si le chômage de l’Allemagne est incroyablement bas à 5,3 %, c’est grâce au nombre tout aussi incroyable de personnes vivant sur un « mini-job » : 7 millions d’Allemands. Comment une telle situation est-elle possible ?

En mettant fin à l’augmentation automatique des salaires, en augmentant le temps de travail tout en supprimant le salaire minimum et en instaurant des « emplois précaires», les réformes Hartz-Schröder sont le socle de ce nouveau marché du travail. Leur point d’orgue est la réforme Hartz IV. Après avoir permis des salaires de 400 € par mois ou même 1 € par jour pour les chômeurs de longue durée, le gouvernement allemand réforme l’assurance chômage. Elle consiste en la réduction de deux à un an du temps d’indemnisation et la création d’une catégorie socioprofessionnelle : « Arbeitslosengeld II » (Indemnisation de chômage II). Cette nouveauté englobe tous les chômeurs de longue durée — enfin de plus d’un an… —  et leur offre un loyer, le chauffage et une pension de 374 € par mois. En retour — et c’est le plus important   —, ils sont soumis à un contrôle permanent sur leur train de vie et leur recherche d’emploi. Ils doivent consacrer la majeure partie de leur temps et de leurs économies à la recherche d’un nouveau travail et doivent accepter le premier emploi proposé, sans discussion. Nommé « Hartz 4 » ce nouvel individu est la personnification de la peur du déclassement. Le résultat ? Le nombre de bénéficiaires passe de 4,9 millions à 2,85 millions aujourd’hui et le pouvoir se retrouve désormais dans le camp des entreprises. En effet, la peur du déclassement profite au développement des emplois précaires et à la baisse des salaires. La compétitivité qui s’en suit trouve donc en partie ses racines dans la hantise du nouveau statut social. Les mini-jobs sont ainsi ces nouveaux emplois à 450 € par mois qui touchent 17 % de la population active allemande. Mais les excès existent, avec dans certains secteurs des salaires qui descendent à 7,5 € voire 5 € de l’heure. Le modèle social allemand ne ressemble pas vraiment à l’image que certains en donnent en France.

L’Allemagne est-elle condamnée ?

     Cette situation sociale peut faire claquer des dents, mais elle n’est pas exempte d’une remise en question par les Allemands. Le SPD s’est par exemple engagé à définir un salaire minimum de 8,5€/heure s’il fait partie de la coalition du CDU. Un début de promesse qui semble néanmoins avoir peu de chances de réussir. L’Allemagne peut réformer à nouveau  son modèle social – extrêmement difficile mais possible – mais il reste un autre problème auquel elle doit faire face. Depuis quelques années, de nombreux organismes internationaux, comme l’OCDE et le FMI, ont mis en garde l’Allemagne contre la vipère qu’elle allaite en son sein. Vipère d’une race particulière : la démographie. En supprimant les allocations familiales et le quotient familial, en réduisant les congés et la sécurité sociale, l’État allemand semble presque conseiller à ses citoyens de ne pas avoir d’enfants. Avec un accroissement naturel négatif de -0,2 % en 2012, Angela Merkel et surtout ses successeurs vont devoir faire face à une bombe à retardement. Une population de personnes âgées en explosion signifie plus de dépenses publiques, moins de population active et de consommation. Et même si les Allemands acceptent un vaste plan d’immigration, censé rééquilibrer la balance démographique, cela aura probablement comme effet secondaire de tirer les salaires vers le bas. Un risque d’autodestruction pointe à l’horizon. Le modèle économique et le modèle social allemands sont donc imbriqués ensemble, pour le meilleur et pour le pire.

Vous l’avez compris, le modèle allemand n’est pas sans défauts. La causalité entre la croissance économique et la précarité de la situation sociale peut interroger sur sa durabilité. Certes, la France et l’Europe peuvent s’inspirer de l’Allemagne. S’inspirer de son engagement vis-à-vis de la productivité, de la recherche de nouveaux marchés à l’étranger et de la flexi-sécurité de son marché du travail. Mais l’imiter serait risquer de tomber dans les mêmes travers, au détriment des classes populaires. La croissance à tout prix suscite de nombreuses réserves, mais une croissance adossée sur des conditions sociales précaires devrait susciter de nombreux rejets.

Hugues de Maupeou

Lire aussi:

http://tempsreel.nouvelobs.com/monde/20130621.OBS4162/voyage-chez-les-hartzer-les-travailleurs-perdus-du-reve-allemand.html

Sources: http://www.lepoint.fr/invites-du-point/patrick-artus/ce-qui-differencie-vraiment-l-allemagne-de-la-france-25-03-2013-1645478_1448.php

http://www.20minutes.fr/economie/1077001-minijobs-critiques-allemagne-doute-modele-social

http://www.latribune.fr/actualites/economie/union-europeenne/20121218trib000738057/l-allemagne-s-interroge-sur-son-modele-social.html

http://geopolis.francetvinfo.fr/ouverture-dune-gigantesque-mine-de-lignite-en-allemagne-20669

http://www.latribune.fr/actualites/economie/union-europeenne/20120816trib000714760/allemagne-les-reformes-hartz-ont-dix-ans.html

 

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