La Ronde de Nuit

La Ronde de Nuit est une création du Théatre Aftaab en Voyage, mise en scène par Hélène Cinque et qui se jouait jusqu’au 1er décembre au Théâtre du Soleil. L’intrigue se noue « un hiver quelque part en France »…

Il est des spectacles qui nous marquent, nous émeuvent, nous font rire, et parfois même tout cela à la fois. On sort alors de la salle, une lumière dans le cœur mais aussi, la tête pleine d’interrogations, de doutes, de songes… « La Ronde de nuit » du théâtre Aftaab, qui signifie soleil en dari, est l’un de ces spectacles que l’on a envie de voir,  revoir et  faire partager. Entre cauchemar de l’exil et moments de joie, cette pièce nous propose de plonger au cœur des songes d’une nuit d’hiver, aux côtés de réfugiés afghans et de leurs souvenirs, entre rires et larmes. Ici, personne n’assène de vérité, les images valent mieux qu’un long discours et on contemple alors les destins de ces Afghans déracinés, venus de si loin pour survivre.

Tout commence donc par une extraordinaire nuit d’hiver durant laquelle Nader, un jeune Afghan, se voit confier les clés d’un théâtre où il officiera désormais comme gardien de nuit. Dans ce lieu étrange se croisent des personnages atypiques dans un décor unique : un vieillard SDF vient prendre une douche, et seulement une douche, se frayant un chemin au milieu des dossiers, costumes,  accessoires, et autres malles. De l’autre côté de la scène, une belle jeune femme s’endort en attendant que sa vieille mère puisse, un jour, la rejoindre. La cuisine est un décor, mais sert pour de vrai… Le spectateur est averti, ici, rien n’est banal et tout peut arriver.

La nuit tombe alors sur la scène et arrive Sohrab, un ami de Nader, qui lui rend visite avant de s’envoler pour Kaboul.  Seulement, rapidement, tous ses compatriotes S.D.F. de la gare de l’Est lui emboîtent le pas, traînant avec eux le fantôme de leur passé, leurs rêves et leurs espoirs. C’est alors que la magie du théâtre opère et l’on suit les songes de ces réfugiés, les uns après les autres. Entre cauchemars et rêves, le spectateur ne peut rester insensible longtemps tant la mise en scène est mise au service de la vraisemblance. On a alors l’impression de revivre le passé de ces réfugiés, entre francs éclats de rires et larmes aux yeux. La metteur en scène, Hélène Cinque, qui apparaît d’ailleurs dans la pièce, cherche à construire une image plutôt que de longs monologues : les scènes sont prenantes, frappantes… Il n’y a aucun discours.

Cette mise en scène est également servie par une troupe de comédiens exceptionnels. Grâce à eux, on passe du burlesque avec une scène via Skype entre Nader et sa famille restée en Afghanistan à des scènes où l’on a la gorge serrée quand meurt l’ami, le frère d’un des réfugiés. On sent derrière ce jeu parfaitement orchestré, des heures de répétitions mais aussi un vrai travail de troupe avec des tableaux et des scènes parfaitement exécutés par tous. On est alors pris d’une vague d’espoir malgré les scènes tragiquement réalistes dépeintes par les acteurs : et si  l’homme qui avait peur des femmes changeait ; si le policier et les sans-papiers s’entraidaient ; et si la France ressemblait davantage à l’image que se font tant d’hommes à qui on a raconté la grande Révolution ? Car malgré son côté divertissant, La Ronde de Nuit pousse à réfléchir : On sait que ce n’est pas que du théâtre et la pièce prend alors un sens tout particulier. On en sort bouleversé mais aussi rempli d’espoir, un sentiment assez rare pour être apprécié et même savouré, à sa juste valeur.

Marion RUSSELL

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