Vendredi 13 novembre 2015

Vendredi 13 novembre, vers 22h, une soirée entre potes normale, sympa et détendue dans un minuscule appart Rue St Louis. Je repars demain à Londres, dans ma “nouvelle vie” que j’ai choisie après le bac, et compte bien profiter de ces derniers moments avec mes amis.

En partant j’ai embrassé distraitement ma mère et dis au revoir à mon père par un signe de la main. Après tout, je partais pour 3 heures, 4 tout au plus si la soirée était bonne. Puis, on a appris. Comme tout le monde ce soir là, par des alertes Le Monde sur nos téléphones puis par les chaînes d’info. On a appris que, ce qu’on pensait impossible était arrivé, ici, en France, à 20 km de chez nous. L’impossible, c’est des attentats, 130 morts au cœur de Paris, là où on passe nos samedis soirs. 130 enfants morts qui, la dernière fois qu’ils ont vus leurs parents, ont distraitement embrassé leur mère et fait un signe de la main à leur père. 130 amoureux, 130 parents qui comptaient bien rentrer chez eux normalement après avoir descendu 2-3 bières entre potes et parler de ce(tte) mec (fille) au boulot, dont ils aimeraient bien obtenir le numéro ou de leur gamin, qui fait des siennes à l’école en ce moment. Des centaines de morts normaux quoi. Le premier réflexe évidemment c’est d’appeler tout le monde : appels, SMS, facebook, twitter… peu importe, on veut juste savoir si, ce soir là, un de nos proches avait eu la mauvaise idée d’aller au Bataclan. On soupire de soulagement quand ils répondent, on angoisse et les maudit quand on tombe sur la messagerie. Puis petit à petit on se calme, tout le monde va bien, ou presque. On a cette « pote de pote » qui était sur cette terrasse, « le cousin d’une amie » fan de rock qui était au Bataclan. Et on commence à réaliser. C’est proche, trop proche, pour être vrai, et pourtant, certains de nos amis sont touchés, donc nous aussi. Les réseaux sociaux sont blindés d’hommages, les chaînes d’info en effervescence, le compte des victimes en constante augmentation. Ce soir là, je suis rentrée chez moi bien plus tôt que prévu.

Le lendemain, retour à Londres. 10h13, gare du Nord, les visages sont graves et tout le monde semble se toiser. En fait, tout le monde a peur. D’un côté on a envie de fuir cet endroit devenu, en une nuit, si dangereux mais en même temps on veut rester, « au cas où », avec sa famille. On se surprend à dévisager un mec « à l’air bizarre » avec un sac à dos, en espérant secrètement qu’il n’y ait pas de bombe à l’intérieur. Bizarrement, il n’y a pas tant de policiers que ça, ils restent discrets mais on sait qu’ils sont là. On essaye de ne pas tomber dans la psychose, et pourtant on a du mal à s’en empêcher. Le train est en retard : alerte à la bombe dans la gare. En réalité juste un enfant qui avait oublié son sac à dos dans un coin. L’ambiance générale est calme mais inquiète, silencieuse mais paniquée. J’arrive à St Pancras avec 1h de retard. Une amie française m’attend à la gare et lorsque je la vois, on pleure toutes les deux, encore sous le choc. On hésite à aller au rassemblement d’hommage sur Trafalgar Square mais on se dit que c’est trop risqué, on ira déposer une bougie demain matin. Même si on essaye de l’éviter, la peur est là. N’importe où, n’importe quand, on sait maintenant que ce genre de chose peut arriver. Rapidement, tout le monde nous demande si ça va, si nos proches vont bien, même ces gens que l’on connaît depuis 2 mois se sont inquiétés. Pourtant, la seule chose que l’on voudrait c’est être en France. Ici, on est déconnectés, on a l’impression de faillir à notre devoir d’unité nationale, notre devoir de Français. Comme si on avait fui au pire moment, en laissant les autres se débrouiller. Ici, l’émotion retombe vite, mais nous, on est toujours chamboulés. Chaque alerte sur nos téléphones devient un stress : « qu’est ce qu’on va encore apprendre d’horrible aujourd’hui ».

On se rappelle tous d’où on était quand on a appris, on se rappelle tous de ce que l’on a alors ressenti. Mon expérience est similaire à celle de milliers de personnes. Pas plus intéressante.

J’écris parce qu’en fait j’ai peur d’oublier, parce que ma vie a repris son cours normal, de l’autre côté de la Manche et les attentats ne sont plus le sujet de discussion numéro 1.

Marion Russell

 

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